banniere.jpg

 Stratégies en apiculture  

 

Je vais expliciter ici les choix que j’ai opérés pour mener mon rucher.

Car la conduite d’une exploitation apicole n’est pas un concept standard, un protocole unique que suivraient tous les apiculteurs. Il y a bien sûr de grands courants, suivis par nombre d’apiculteurs, mais aussi beaucoup de variables, et tous les dosages existent.

Pour appréhender l’apiculture professionnelle moderne, on peut se référer au guide Rustica de l’apiculture. En résumant et en prenant quelques raccourcis, on peut dire qu’il comporte une première partie très intéressante, décrivant l’abeille sous toutes ses formes : les différents individus qui composent un essaim (abeille, faux-bourdon, reine), leur morphologie, anatomie, physiologie, naissance et croissance etc.

On touche là à ce qui est passionnant dans l’apiculture : le monde fascinant des abeilles.

Il y a ensuite un vaste chapitre sur les maladies, un florilège de pathologies qui donne un peu la nausée, et de traitements chimiques aux noms barbares.

Puis à la fin, la conduite classique d’un professionnel : on a donc droit à tout ce qui est nécessaire à la transhumance, au traitement de centaines de colonies sur les ruchers, de milliers de cadre en miellerie, avec des productions en tonnes, voire dizaines de tonnes.

Il s’agit ici de ce qui est préconisé par les chambres d’agriculture dans notre pays. Cette politique est la même pour tous les types de production : c’est la politique industrielle.

Elle consiste à s’endetter pour des décennies afin d’assurer une production pléthorique. Dans le domaine apicole, cela se traduit par l’achat de centaines de ruches et de milliers de cadres, de cires gaufrées, de palettes, d’un poids lourd, d’un transpalette ou d’une grue articulée au camion, puis à la miellerie, d’appareillages électriques imposants pour désoperculer des milliers de rayons, avant de les passer dans une très grosse centrifugeuse, de très gros maturateurs en inox, de nombreux bidons pour le stockage, une chaine automatisée pour la mise en pot.

Des centaines de milliers d’euros sont ainsi donnés à l’industrie, financés essentiellement par les banques qui prennent leur quote-part.

À ces énormes investissements doivent alors s’ajouter les accessoires et consommables (cadres, cires gaufrées, sirop et nourrissement, remplacement de vieilles ruches, hausses etc.) mais aussi les traitements chimiques vétérinaires qui accompagnent tous les grands élevages d’animaux.

 

                Chacun fait ce qu’il veut. Pour ma part, je pense que l’industrie et le gigantisme en matière agricole en général, et apicole en particulier, sont à l’origine de la majeure partie des problèmes que rencontre notre monde actuel. Donc je n’agirai jamais dans ce sens, et je me suis assigné une taille limite. Si  je m’installe dans ce fief des Combrailles d’Auvergne, c’est parce que l’environnement et le climat se prêtent encore à une conduite de ruchers sédentaires (voir l’onglet dédié au rucher et à l’environnement).

 

Le choix des ruches

 

Comme je l’ai expliqué dans l’onglet « biographie apicole », j’ai commencé par utiliser pendant trois années des ruches Warré. J’utilise maintenant des ruches Dadant 10 cadres, ce type de ruches qui est à mon sens le plus utilisé, avec la ruche Langstroth. Je vais donc décrire les deux types de ruches que je connais et dégager leurs différences.

L’abbé Warré a pratiqué sa vie durant l’apiculture dans la première moitié du 20ème siècle. C’est pendant cette période qu’apparurent les ruches à cadres en apiculture. Il pratiqua en testant durant de nombreuses années une douzaine de types de ruches, et finit par créer son propre modèle. Il ne visait pas la productivité en premier lieu, mais l’accessibilité de sa ruche pour des populations pauvres, d’où le titre de son ouvrage présentant son modèle : « l’apiculture pour tous ». Ces travaux étaient motivés par l’observation des abeilles dans le milieu naturel, et cherchaient à en reproduire les mécanismes.

Il nota que le développement de maladies coïncidait avec celui des ruches à cadres et de l’apiculture moderne, et cela dans les années 1930.

Son modèle de ruches, bien que pouvant porter des cadres, était destiné à porter les rayons sur de simples barrettes de bois, sans le concours de cires gaufrées : les abeilles fabriquent entièrement les rayons dans la ruche Warré. Cet aspect est un des points critiqués par l’apiculture moderne, qui n’aime guère la ruche Warré.

Le discours tenu par les apiculteurs en général consiste à dire que la construction de rayons par une colonie affaiblit cette colonie, en demandant une grande énergie aux abeilles, au détriment de la récolte du nectar et de la fabrication du miel.

De plus, cela représente une perte de temps. La fixation de plaques de cires gaufrées sur les cadres aurait pour but d’accélérer la construction des alvéoles constituant les rayons.

Mais voici quel est le cycle de la cire :

Chaque année, en fin de saison, les apiculteurs récupèrent les vieux rayons et les chauffent, souvent au moyen de vapeur d’eau, afin de faire fondre et de mouler la cire. Celle-ci est alors vendue dans les magasins d’apiculture. Ceux-ci la fondent à nouveau pour la transformer en plaques de quelques millimètres d’épaisseur, à la taille des cadres, et qui subissent une impression, un gaufrage en forme d’alvéoles, qui imite le travail des abeilles. Une fois ces plaques insérées dans les cadres, les abeilles en étirent la cire pour créer les alvéoles. Outre le fait d’accélérer la fabrication des rayons, cette manœuvre a aussi pour effet de produire des rayons bien droits, qui pourront être visités facilement, pour ceux du corps de ruche (où la reine vit et pond), et désoperculés et centrifugés, pour ceux des hausses (où les abeilles stockent les surplus de miel).

Le problème réside dans ce cycle de la cire, car s’y accumulent au fil des années des quantités de polluants : pesticides et traitements, parfois interdits depuis des années, quand on n’y trouve pas de la stéarine et autres produits chimiques censés « couper » la cire.

Dans la ruche Warré donc, non seulement les rayons sont entièrement faits par les abeilles, mais le livre de l’abbé Warré indique que les nouvelles hausses sont toujours mises par … le bas. Or la reine, et donc la colonie, vit en bas, et comme pour les humains, le grenier est placé au-dessus. La colonie, dans une de ces ruches, vit toujours dans des cires fraiches, ce qui est pour l’abbé Warré, la garantie d’abeilles en bonne santé, car vivant dans un environnement des plus sains.

Les arguments de l’abbé Warré m’ont semblé d’une implacable évidence. Voilà pourquoi j’ai utilisé cette ruche dans mes deux premières expériences (voir ma biographie apicole).

Les essaims que j’ai achetés cette année étaient livrés sur des cadres de ruches Dadant. Je me suis de ce fait procuré ce modèle pour les y transférer. Mais cette fois, je me suis résolu à les y laisser.

Non pas que la ruche Warré m’ait déçue, ou qu’elle n’ait pas respecté ses promesses. Ce dont je me suis aperçu en pratiquant, c’est que j’avais du mal à savoir où j’en étais avec mes ruches. Bien que j’eus doté chaque élément d’une fenêtre, impossible de savoir ce qu’il en était de la ponte, des réserves en pollen etc.

J’ai alors remarqué que les deux auteurs des livres que j’ai lus sur la ruche Warré, que ce soit son fondateur ou l’apiculteur Gilles Denis, ces deux personnes avaient un point commun : elles avaient adopté ces ruches après des décennies de pratique de l’apiculture. Ce qui leur avait donné l’expérience suffisante pour connaître l’état d’une colonie sans avoir besoin d’ouvrir la ruche.

Je n’en suis pas là. Loin s’en faut.

J’ai ainsi décidé de garder mes essaims dans les ruches Dadant, en aménageant toutefois la conduite de mes ruches pour embêter le moins possibles mes abeilles, et pour leur procurer un environnement le plus sain possible.

Alors que les éléments de la ruche Warré sont tous identiques, il en faut deux, empilés l’un sur l’autre, pour représenter un corps de ruche Dadant, c’est-à-dire l’espace nécessaire à la vie d’une colonie en bonne santé. Les autres éléments, situés au-dessus, correspondent aux hausses Dadant, dont la surface de rayons est équivalente, correspondant donc à un demi corps de ruche Dadant.

Certes, les essaims que j’ai achetés étaient logés sur des cadres déjà construits à partir de cires gaufrées introduites par l’apiculteur précédent. J’ai toutefois placé sur le corps de chaque ruche des hausses contenant des cadres vides. Comme pour la ruche Warré, les abeilles ont entièrement construit les rayons avec leur propre cire. Comme elles n’ont pas été guidées par des cires gaufrées, l’architecture des rayons s’est révélée chaotique.

maturateur
 maturateur

On voit sur les photos des cadres avec des rayons qui s’entrecroisent, d’autres s’interpénètrent et très souvent, on ne peut les séparer qu’en les brisant, et la seule façon de récolter le miel consiste à découper les morceaux de rayons avec un couteau, et de les écraser entre ses doigts pour en expulser le miel qui va alors goutter à travers le tamis du maturateur.

 

Lorsque le tamis est rempli de cire broyée, je laisse passer la nuit et je la transvase ensuite dans une grande marmite. De là, elle sera extraite petit à petit, et pressée dans ma presse à pommes en inox, pour en expurger le miel restant. Pendant ce temps, de nouvelles hausses ont leurs rayons broyés dans le tamis.

Lorsque toutes les hausses sont vidées, je les replace dans les ruches, et je laisse le miel reposer pendant quelques jours. Une décantation a lieu, et une mousse blanche composée essentiellement de très fines particules de cire se forme à la surface du miel récolté.

Ensuite vient la mise en pots.

L’extraction du miel dite « par gravité » est longue et fastidieuse, mais une apicultrice m’a révélé que le miel ainsi récolté conservait davantage de propriétés que le miel extrait par centrifugation. Cela n’est pas évoqué dans les livres que j’ai lus jusque-là, ni sur internet. Mais ce qui est sûr, c’est que cette façon de faire m’a permis de récupérer une importante production de cire fraiche, blanche et donc vierge, exempte de polluants. Cette cire de qualité ne sera hélas pas revendue. Je la conserve dans le but de la faire gaufrer : en payant la façon, on peut faire gaufrer sa propre cire, et en conséquence l’année suivante, disposer dans ses ruches des cadres armés de cires gaufrées hyper saines pour les colonies.

Étant un apiculteur relativement novice, je n’ai pas encore de recul, mais je fais ma propre expérience, année après année.  Ainsi,  j’ai agi contre l’avis d’un apiculteur voisin qui pense que de ne pas placer de cires gaufrées sur les cadres de hausses affaiblit les colonies.

Pour l’instant, sur des colonies transférées dans leurs nouvelles ruches et sur leur nouveau terrain vers la mi-mai, j’ai fait à la fin août deux récoltes, et j’ai vérifié en reposant les hausses vides, que dans certaines ruches, les abeilles bâtissaient de nouveaux rayons, contenant déjà du miel . Il me semble donc que cela n’affecte pas vraiment ces colonies d’avoir dû faire travailler les abeilles cirières.

Hausse construite

J’en aurai la confirmation l’an prochain. En effet, j’ai pour projet de diviser mes ruches au début du printemps. Cela évitera l’essaimage, et me permettra de constituer un nouveau rucher que je placerai dans les environs. Les cadres de corps seront constitués de cires gaufrées récoltées cette année, et je ferai dans chaque rucher un partage : la moitié des ruches recevra des hausses aux cadres vides, ainsi que j’ai procédé cette année. L’autre moitié aura droit à des cadres de hausses comportant des cires gaufrées. Le miel des premières sera extrait par gravité, celui des secondes par centrifugation. À la fin de la saison, je ferai la comparaison de l’impact de chaque conduite, d’une part sur la force des colonies, et d’autre part sur la quantité et la qualité du miel récolté.

                J’ai remarqué en début de saison un retard sur la construction des rayons de mes hausses. J’ai d’abord pensé que mes ruches avaient essaimé. C’est possible. Je vérifierai en faisant une visite de mes ruches en fin de saison, afin de rechercher les reines pour constater leur âge. Les reines jeunes ou âgées n’ont pas le même aspect. En tout cas, les corps de ruches ont été remplis de miel avant les hausses, et ont rapidement atteint un poids important, qu’elles ont conservé. Les cadres de corps pleins de miel ne seront pas récoltés et constitueront les réserves hivernales.

C’est ainsi que je conçois l’apiculture : non pas comme une course au maximum de profit immédiat, mais comme un partenariat avec les abeilles, que l’on ne traite pas en esclaves ou en machines, mais que l’on préserve, dans une relation gagnant-gagnant.